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Aujourd’hui, un article sur le retour après un voyage itinérant : comment faire pour atterrir mentalement quand une partie de nous est restée dans les pays que nous avons visité, ou en proie à un dépaysement, voire choc culturel du retour ?

« Et alors, c’était comment ? » Cette question, on me l’a posée tant de fois depuis mon retour, suivie de près par « Est-ce-que tu penses que tu pourrais y vivre ? » Ces deux questions me décontenançaient : ce que j’avais vécu me semblait être bord de l’indicible, de l’inexplicable. Les six mois qui ont suivi mon retour, j’ai vécu un blues et une dissociation de l’être physique face au mental comme jamais. Je ne souhaitais voir personne et toutes les festivités parisiennes me semblaient plus que superficielles : moi qui n’aimais d’ordinaire pas ce genre d’activités, j’ai fini par refuser tout ce qui avait attrait à des soirées bruyantes, alcoolisées et aux conversations sourdes et futiles.

Vous voyez dans les films quand une bombe explose près des protagonistes et, qu’en état de choc, tout bruit autour d’eux s’effondre, laissant place à un silence assourdissant. Ben, ma vie c’était ça : une impression que tout passait à côté de moi.

J’étais pas là, j’étais ailleurs.

Je ne savais plus ce que je voulais : les cafés parisiens me semblaient ridiculement tristes, les conversations des gens banales, tout comme leurs préoccupations et leurs revendications. Je regardais en cachette les billets d’avion pour repartir, pour ressentir à nouveau ce grand frisson du saut dans le vide, dans l’inconnu, de la terre vierge.

Après l’Inde, j’étais en manque constante d’adrénaline : la foule, le bruit, les odeurs me manquaient atrocement. Tout me paraissait froid, vide.
Je crois n’avoir jamais autant haïe Paris de ma vie.

Et si partir c’était plus simple que revenir ?

C’était ça, la plus dure des épreuves. Pas celle de « tout quitter », mais celle de revenir en terrain connu : le temps s’est écoulé là où vous pensiez qu’il s’était suspendu, les choses ont bougés sans vraiment changer. Les Parisiens n’ont, comme à leurs habitudes, que peu de temps à vous consacrer, pestants sur un peu près tout, pressés pour rien… Mais surtout, vous avez changé.

Je vous l’ai dit, j’étais perdue.

Alors, j’ai parlé avec ceux et celles qui avaient baroudé.e.s, ceux et celles qui vivaient le voyage comme moi, ceux et celles qui étaient parti.e.s en Inde aussi. J’ai lu, exploré la blogosphère sur ce qui me semblait être étrange avant, le « syndrome indien », ce blues intense que l’on se prend à chaque retour de voyage là-bas…

Ce blues, je l’ai vécu un court moment quand je suis partie au Népal, me ressourcer après un séjour excitant, mais ô combien éreintant !, en Inde. Durant tout le mois népalais, l’Inde m’a manqué : ses couleurs, ses bruits, ses odeurs, sa foule, son chaos organisé, sa fluidité, sa créativité… Ceux et celles qui partent en Inde semblent ne pas éprouver de demie-mesure pour ce sous-continent : la haine ou l’amour. Chez moi, c’était l’amour adolescent, le coup de foudre. Je me souviens encore du moment où dans l’avion de Katmandou pour Delhi, le soulagement ressenti à l’idée de rejoindre le sol indien : ça y’est, je retournais chez moi… Rien que ça. Une émotion qui m’était étrangère jusqu’à présent, moi qui n’ai jamais ressenti l’idée d’appartenir à un endroit.

Revenir à Paris était une autre paire de manche. Malgré cette impulsion de gamine à vouloir retourner sur la route, je sentais au fond de mon cœur qu’il fallait que je reste un peu, que je m’ancre, que je laisse retomber tout ce que j’avais vécu pour y voir plus clair.

Six mois. Six putain de mois que ça m’a pris pour avoir les pupilles lavés, pour pouvoir parler clairement de mon voyage, des expériences que j’en tire. De reprendre contact avec la vie ici, de voir que des projets forts se construisent et de comprendre que le détachement se vivait aussi simplement que cela. « Chaque jour suffit à sa peine » me commentait Bikash, un ami indien quand je lui évoquais les prières indiennes quotidiennes devant leurs petits temples et arbres. Se sentir grand et petit à la fois.

Rebâtir son quotidien : vie/mort, mort/vie

Kolam : dessins éphémères au pied des maisons indiennes dans le Sud de l’Inde, ils servent de protection contre les démons et une invitation à la bonne fortune.

Le temps est une donnée à prendre en compte à son retour. Je parle du temps lent, celui qui panse les plaies et qui laisse passer les choses sans poser de jugement, sans analyser.

Du changement, il y en a eu depuis mon retour : un emménagement, non sans crainte, une place dans un atelier de créatifs… J’ai eu la chance d’enseigner aussi, et de réaliser que transmettre quelque chose était tout aussi beau que la découverte de paysages nouveaux.

Dans Femmes qui courent avec les Loups, la psychanalyste Clarissa Pinkola Estés évoque ce cycle propre à la vie, jalonné par des « petites morts » et des renaissances. En laissant partir quelque chose, on peut (re)construire, évoluer pour quelque chose de meilleur.
Si les souvenirs que j’avais construits en voyage m’ont permis pendant un temps de garder cet esprit de pleine conscience à mon retour en France, je devais m’en détacher (i.e. ne pas vivre à travers mes souvenirs, dans le passé) pour me concentrer sur ma vie, ici et maintenant. L’âme d’artiste qui m’habite voit en mes souvenirs et mon expérience une matière formidable à la création de quelque chose de neuf. Autrement dit, j’avais besoin de créer pour moi, sans commanditaire, m’investir dans un projet personnel, quitte à me mettre en danger financièrement. En revenant de voyage, le moment était venu de faire germer la graine que j’en avais rapportée : celle de faire un roman graphique sur mon expérience indienne.

Je me lance donc dans une nouvelle aventure, jalonnée de craintes mais portée par une volonté de vous plonger dans une autre culture, si mal comprise.

Challo!

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